samedi 30 juin 2012

Passer sa vie dans la ruelle...

J'aimerais ça être drôle, vous changer les idées, parler de choses futiles et agréables... Mais ça ne vient pas... peut-être parce que ces jours ci, je n'ai pas vraiment envie de rire... peut-être parce que ces jours ci, j'ai l'impression de vivre en parallèle avec les autres.

Je ne sais pas si tous ceux qui vivent une vie en marginalité ressentent ce "décalage" avec la faune, ce sentiment de solitude qui va au delà de la présence physique de quelqu'un. La vrai solitude, celle que tu as au fond du ventre et qui te fait sentir extra-terrestre. Celle qui te rapelle jour après jour que personne ne peut comprendre réellement ce que tu vis, qui te donne la sensation d'être la seule à marcher sur la ligne jaune du boulevard... J'ai l'impression de passer ma vie dans les ruelles de mon quartier, dans la "garnotte" et les trous de "bouette", pendant que les autres se bousculent dans les belles rues asphaltées. Je suis en manque de facilité...

Bon, ceux qui me connaissent savent que mon Eliott m'en fait voir de toutes les couleurs ces temps-ci, qu'il me fait réaliser que la tâche grandit en même temps que lui. J'ai peur. Pour la première fois depuis qu'il est dans ma vie, j'ai la chienne. De ne pas être adéquate, de ne pas y arriver, de devoir m'oublier complètement... C'est difficile d'aimer autant quelqu'un qui est si différent des autres, de devoir choisir, penser, parler à sa place et souvent contre son gré. C'est une deuxième vie dont je m'occupe, maintenant et pour toujours. C'est très intense et ça va chercher son lot d'émotions contradictoires...

Merci à ceux qui s'y interessent, qui s'impliquent comme ils le peuvent, qui m'aident avec lui indirectement. J'ai grandement besoin des autres, ces derniers temps... et ça, les gens qui connaissent Catherine Perreault savent à quel point demander de l'aide ou du support n'est pas ma force. Un merci tout particulier à mon amie Sonia, qui m'a ouvert les yeux sur un monde de possibilités dernièrement... en espérant un jour sortir de la ruelle pour aller vous rejoindre sur les grands chemins...

Ça va aller. (hein?)

dimanche 10 juin 2012

Ces élèves qui ont mauvaise réputation...

La majorité d'entre vous le savent: je suis enseignante en adaptation scolaire à l'école Élan. Déjà, je vous ai parlé de mon école, des gens passionnés (et passionnants) qui y travaillent, de ces préjugés devant lesquels nous, enseignants et éducateurs, tentons de se tenir debout et de changer les mentalités... Le combat n'est pas gagné, la route est longue... Parce qu'encore ce mois-ci, on m'a passé la remarque que "vu que t'enseignes à des attardés (hum, hum...), ben t'enseignes pas vraiment dans l'fond". C'est vrai que ce n'est PAS IMPORTANT du tout de savoir se faire un sandwich, de s'habiller comme du monde, d'aller au dépanneur sans se faire four... escroquer, de placer sa serviette sanitaire comme il faut, de plier ses vêtements... Ce n'est PAS IMPORTANT du tout de savoir vivre, de savoir être et surtout d'apprendre à faire les choses par soi-même, d'être autonome. L'enseignement, ce n'est pas seulement transmettre 2+2, ce n'est pas seulement une histoire d'adverbe et de complément d'objet direct...

Mais je ne vous ai jamais parlé de mes élèves, ceux qui ont mauvaise presse, qui font peur dans leurs différences... Ceux que Jean-Luc Mongrain a décrit il y a deux ou trois ans de façon à rendre la nouvelle sensationnelle (digne du Hournal de Mourial) et qui, avec une histoire de casques de hockey, a traumatisé la population Rouyn-Norandienne encore plus qu'elle ne l'est déjà...Ces élèves que je vois, à tous les jours depuis deux ans, et qui me surprennent, me font rire, m'épatent et même, m'enseignent à leur tour ce qu'est la patience, la compréhension, le don de soi, le respect. Je vous les présente aujourd'hui (en prenant soin de les rebaptiser pour préserver leur anonymat) :

Pépé

Pépé, c'est mon p'tit nouveau de cette année. Il est arrivé comme un poisson dans l'eau, avec son grand sourire et ses envies d'aller à la pêche et d'écouter Dr.House. La difficulté de Pépé, c'est de dire oui. Pour garder un certain contrôle sur sa vie, il s'oppose à nos demandes, se couche par terre et essaie de monopoliser l'attention de l'adulte. "Montre moi que c'est l'fun, si tu veux que je participe"... c'est un peu ça, qu'il se dit, dans l'fond... Avec toi Pépé, j'ai appris à être motivante. J'ai appris à varier mes stratégies pour t'aider à avancer, pour t'amener plus loin. Merci Pépé... je n'ai jamais autant fait de folies en travaillant!

Jojo
Avec Jojo, ce n'est pas toujours jojo. Du haut de ses 14 ans, il tente tant bien que mal de gérer cette voix qui change, ces bras qui s'allongent et s'accrochent partout, ces frustrations qui surviennent maintenant sans avertir. Il crie pour exprimer, avec le peu de vocabulaire qu'il possède, ce qu'il ressent. Parfois, il lui arrive d'oublier qu'il est maintenant presqu'un homme parce que dans sa tête, il a environ 4 ans. Malgré ses écarts de conduite, Jojo est un jeune homme extraordinaire... C'est l'élève qui me fait le plus rire. Quand je fais une blague et qu'il me répond "Ha, t'es folle Catherine", quand il fait semblant de cogner à la porte pour éviter de travailler, quand il me dit que ça sent le pet aux 2 minutes, quand il rit aux larmes sans que j'en connaisse la raison... Merci Jojo... Avec toi, depuis deux ans, j'apprends à aimer malgré les coups, à aimer malgré tout le reste.

Bibi

Bibi est mon élève qui parle beaucoup. Ce qu'il voit, il le dit... et le dit encore et encore, jusqu'à ce qu'il soit certain que j'ai bien compris ce qu'il voulait dire. Ses problèmes de communication et le manque de structure dans sa tête le frustrent. Il comprend ce qui se passe autour de lui mais n'a pas la capacité neurologique de s'exprimer... Alors il répète les mots, souvent à tue-tête, jusqu'à ce que l'angoisse qu'il a au fond du ventre se calme. "Rouge, rouge, c'est rouge. Rouge? Rouge, oui c'est rouge". A travers ce flot de paroles, Bibi est affectueux. Il flatte ma joue ("fleur") et danse avec moi en riant aux éclats. Il apprend à écrire, très concentré, et me regarde à la fin de chaque mot pour voir dans mes yeux que je suis fière de lui... et il a raison... je suis tellement fière de lui. Merci Bibi, tu m'apprends ce qu'est la tolérance et l'ouverture d'esprit. Avec toi, je comprends que l'humain a besoin de structure et de temps, qu'il soit différent ou non...

Lulu

Lulu m'épate par son désir d'être autonome. Malgré sa déficience, il a une mémoire phénoménale et se souvient du moindre détail, que cela le concerne ou non. C'est l'élève qui me rappelle ce qu'il y a à l'horaire, qui chicane les autres lorsqu'ils ont un mauvais comportement, qui les félicite lorsqu'il voit que je suis satisfaite et qui, si je le laissais faire, s'occuperait d'appeler les parents pour la rencontre de bulletin!! Bref, Lulu aime prendre des responsabilités... à un tel point qu'il en oublie de faire ce qu'il a à faire. Mais parce qu'il progresse à un rythme incroyable, Lulu gradue cette année... il ira à une autre école l'an prochain, là où son désir de communiquer et de sociabiliser sera d'avantage comblé. C'est une grande réussite pour lui, et pour nous qui travaillons avec lui. Merci Lulu... tu m'as aidé à défaire les préjugés qui m'habitaient par rapport à la déficience intellectuelle. Avec toi, j'ai réalisé que le potentiel humain, dans toute sa complexité, n'avait pas de limite.


Ma classe



C'est un si court résumé pour décrire ces merveilleuses personnes qui m'entourent depuis deux ans... Merci à la vie de m'avoir placée sur leur chemin ou plutôt, de les avoir fait entrer dans ma bulle. Grâce à eux, je suis une meilleure maman, une meilleure enseignante, une meilleure citoyenne. Ils m'aident à comprendre, à être, à vivre...